ARCHEOLOGIE. La construction d'un nouveau barrage sur le Tigre, dans
l'est de la Turquie, menace la bourgade d'Hasankeyf, où se
dresse le plus vieux pont du monde.
La colère de Faris Ayhan
a éclaté à la simple évocation du barrage
d'Ilisu. «On n'en veut pas! Quand il sera construit, on devra
partir. Mais pour aller où? Et de quoi vivra-t-on?» Agé
de 73 ans, l'hom-me a vécu toute sa vie dans l'une des 6000
grottes de la bourgade d'Hasankeyf, dans l'est de la Turquie. Et il
ne peut imaginer l'endroit enseveli sous les eaux d'un barrage, comme
il en est question depuis les années 1980. Or, depuis janvier,
pas un mois ne s'est écoulé sans qu'une nouvelle rumeur
ne surgisse au sujet du lancement «imminent» des travaux.
Faris Ayhan n'est pas seul révolté. La colère
et l'abattement ont envahi les 3700 habitants de cette petite ville
blottie sur les rives du Tigre, à deux heures de Diyarbakir.
Quoi? La Turquie ne respecte même plus son passé? dénoncent
une foule de mécontents. Comment peut-elle prendre la décision
de rayer de la carte un site comme Hasanskeyf, où s'élève
le plus vieux pont du monde (il en reste les piliers et deux arches)
et une citadelle romaine occupée par les dynasties kurdes ayyoubides
et turques artoukides? «Si le barrage est construit, on va tout
perdre, notamment une histoire de plusieurs milliers d'années,
commente un restaurateur. Tout cela pour un barrage qui sera utilisé
50 ans.»
A la mairie, Abdul Vahap Kusen partage la même opinion. Mais
il se dit «fatigué» de se battre. «Une vingtaine
de civilisations différentes ont marqué l'histoire d'Hasankeyf,
répète-t-il. Cette ville a un potentiel touristique
énorme mais elle est aujourd'hui l'une des plus pauvres du
pays. Et pourquoi? Parce que personne ne veut construire d'hôtel
ni investir tant que notre sort n'est pas fixé.»
Aujourd'hui, ce sort est partiellement entre les mains de la Suisse,
de l'Allemagne et de l'Autriche, dont certaines entreprises sont impliquées
dans le projet. Via leurs agences de crédits à l'exportation,
ces trois pays doivent en effet décider d'ici à l'automne
s'ils accordent leur soutien financier au consortium en charge de
la construction. Un consortium qui a annoncé en décembre
dernier un plan de sauvetage sur le modèle du déménagement
du temple d'Abou Simbel en Egypte - une dizaine de monuments pourraient
être déplacés, morceau par morceau, à l'image
du pont artoukide, du mausolée de Zeyn el-Abdin datant du XVe
siècle et du minaret de la mosquée el-Rizk. Projet fraîchement
accueilli, perçu comme le signe avant-coureur de l'ouverture
du chantier. L'opération est «impossible à réaliser
techniquement», estime Meral Kaya, archéologue basée
à Diyarbakir. Avant de lâcher, méprisant: «Et
d'ailleurs, même si l'on y arrivait, à quoi serviraient
un pont sans rivière et un minaret sans mosquée?»
L'annonce de ce plan a eu pour effet concret d'accélérer
l'action de la société civile. Une «Initiative
pour sauver Hasankeyf» réunit depuis janvier de nombreuses
municipalités et associations locales et internationales, dont
La Déclaration de Berne. «Ce barrage causera la perte
d'un héritage culturel inestimable et aura des conséquences
écologiques énormes», résume Ercan Ayboga,
l'un de ses principaux animateurs. Mais le bras de fer n'est pas gagné.
L'Etat turc insiste sur la nécessité de ce barrage conçu
dans le cadre du GAP (projet sud-anatolien) qui prévoit la
construction de 22 retenues d'eau sur le Tigre et l'Euphrate. «Ilisu
est l'un des plus prometteurs de la région, répond Nihat
Ustundag, directeur régional de l'Administration des travaux
hydrauliques. Il va nous permettre d'atteindre nos objectifs de production
d'énergie et d'irrigation. Et donc aider au développement
de la région.»